Le jeu des langues dans les familles bilingues d'origine étrangère
Christine Deprez
Abstract
The observation in vivo of family bilingualism that have their origin in the inmigration in Paris, reveals that theoretic methods that prove to be more familiar (through notions like diglossia or domains), do not prove to be the most suitable for describing such situations. In these cases, a "double mediation" occurs in families, to the effect that parents transmit their native language to their children, but these ones, at the same time, take French home. The strict separation "one language / one person" is not fit for daily interactions and the researcher must make use of models of a preferential kind. Likewise, children from these families build a strong functional bilingualism, acquiring their parents’ language not only inside the family but also on the occasion of their holiday season in their parents’ native land. On the other hand, code-switching fulfills the actual asymmetry between the repertoires of both generations, and constitutes the implementation of a real poliphony through the simultaneous inter-play of conversational alliances and expressive modalizations. The bilingual speech of these families receives a negative picture in the case of the native monolingual speakers from both countries, and frequently this picture is also internalized by bilinguals. However, some designations ("fran-yougo") and some demands for the normality of such speech, and also for its natural character, are signs of a change in the emergent identities framework among this new generation.
Key words: bilingual families, urban migrations, bilingual speech, code-switching, identities.
Resumo
A observación in vivo dos bilingüismos familiares, que teñen a súa orixe na inmigración na cidade de París, pon de manifesto que os modelos teóricos que resultan máis familiares (a través de nocións como diglosia ou ámbitos) non son os máis axeitados para describir tales situacións. Nestes casos, as familias son o lugar dunha "dobre mediación", no sentido en que os pais transmiten a súa lingua nativa ós fillos, pero estes, á súa vez, traen á casa o francés. A separación estricta "unha lingua/unha persoa" non é válida nas interaccións cotiás e o investigador terá que botar man de modalidades de tipo preferencial. Así mesmo, os nenos destas familias constrúen un sólido bilingüismo funcional, adquirindo a lingua dos pais non só na familia senón tamén con ocasión das vacacións no país de orixe dos pais. Por outro lado, a alternancia de códigos enche a asimetría existente entre os repertorios dunha e outra xeración, e constitúe a posta en práctica dunha verdadeira polifonía a través do xogo simultáneo das alianzas conversacionais e das modalizacións expresivas. A fala bilingüe destas familias recibe unha valoración negativa por parte dos autóctonos monolingües dos dous países, e a miúdo esta imaxe negativa é tamén interiorizada polos propios bilingües. Sen embargo, certas denominacións ("fran-yougo") e certas
1 Cet article doit beaucoup aux rencontres organisées par le Network on Code-Switching and Language Contact grâce à l'European Science Foundation (Milroy & Muysken, 1995) ainsi qu'à mes étudiants et étudiantes que je voudrais remercier ici.
Copyright © Estudios de Sociolingüística 1 (1), 2000, pp. 59-74 C H R I S T I N E D E P R E Z
reivindicacións da normalidade desta fala, e mais do seu carácter natural, constitúen indicios dun cambio no marco das identidades emerxentes entre a nova xeración.
Palabras clave: familias bilingües, migracións urbanas, fala bilingüe, alternancia de códigos, identidades.
1. Introduction
Les bilinguismes urbains en Europe se caractérisent par une très grande diversité de langues (persan, penjabi, anglais, allemand, chinois, turc, croate) et de situations (émigrés, réfugiés, étudiants, couples mixtes, 1
ère, 2ème, voire maintenant 3ème génération, etc.).Derrière cette diversité, le milieu dans lequel ces langues vont évoluer, tout autant que les conditions mêmes dans lesquelles se réalisent les projets de vie des uns et des autres, vont homogénéiser les pratiques bilingues, notamment les pratiques familiales, autour d'un modèle de communication où l'alternance et le mélange des langues vont jouer un rôle central.
Pour étudier le changement linguistique (changement de langues, changements de formes, changements de normes aussi) les pratiques familiales soigneusement observées sont un domaine d'élection. C'est bien, en effet, dans la communication familiale que se fait, avant tout au moment de l'acquisition du langage par l'enfant, la transmission de la langue maternelle des parents puis que s'élaborent dans le quotidien des interactions, les différentiations entre générations et entre individus.
La communication familiale est devenue un des observatoires privilégiés de la génèse du bilinguisme et des pratiques bilingues. Si l'on y mesure en effet la fragilité des langues qui ne s'y transmettent pas, si l'on y observe les tensions et les alliances entre les générations, le rôle des femmes, celui de la place dans la fratrie, etc... on y voit aussi le badinage quotidien des conversations de table, les colères, les réprimandes, les moqueries, les secrets. Interactions observables au quotidien, où les choix de langues et parfois les changements de formes sont éclairés par une analyse conjointe des fonctions sociales, personnelles et discursives des langues en présence.
Les difficultés d'accès au domaine familial dues à son caractère privé sont bien réelles. En conséquence c'est un domaine qui a longtemps été abordé de l'extérieur, de façon distanciée, plus par le discours tenu sur les pratiques (déclarations) que par l'étude des échanges effectifs (pratiques observées). Paradoxalement ce même domaine familial bénéficie à présent des audaces méthodologiques que permet le croisement d'approches jadis réputées incompatibles. C'est le lieu idéal de l'articulation entre les approches macro et micro. Ce qui justifie une double démarche, désormais courante: les enquêtes par questionnaires ou par entretiens, sur les pratiques langagières familiales éclairent les études conversationnelles très fines menées sur des enregistrements d'interactions entre les différents membres d'une même famille. Les entretiens sur les représentations des langues montrent de leur côté à quel point les modèles et les modalités du bilinguisme sont liés autant aux jugements normatifs qu'aux "significant others", ceux avec lesquels le sujet-acteur a des relations intersubjectives fortes et constituantes. Il est clair que ce travail réflexif de l'intérieur ne peut être mené que par des étudiants ou des chercheurs de la "deuxième génération", qui peuvent adopter les deux points de vues, se situer à la fois dedans et dehors, c'est-à-dire à la fois comme participants et comme analystes.
Ce sont ces trois approches (sociologiques, interactionnelles et représentationnelles) que cet article va tenter de mettre en oeuvre conjointement pour intégrer la communication
familiale bilingue dans un modèle dynamique du changement linguistique qui, comme on le verra, va, en se dégageant des modèles monolingues, donner une place prépondérante aux alternances et aux mélanges de langues.2 Caractérisations sociologiques des migrations en France et leur pertinence pour le bilinguisme des enfants.
Les migrations contemporaines se font en direction des villes. En 1994, la moitié de la population mondiale (soit près de 3 milliards d'individus) habite en ville. S'il reste, en France, des appels ponctuels de main d'oeuvre vers les campagnes (vendanges, primeurs), la plupart des personnes d'origine étrangère y vivent dans les grandes agglomérations urbaines comme Paris ou Marseille. L'étude des bilinguismes migratoires s'inscrit donc pleinement dans la sociolinguistique urbaine.
L'immigration en France va se caractériser par son ancienneté et sa diversité. Elle regroupe différentes catégories, toutes prises en compte dans notre étude2:
a) les migrants, autrefois appelés immigrés économiques, venus depuis la fin du XIXème siècle travailler en France. D'origine frontalière et européenne au début (Belges, Espagnols, Polonais puis Portugais), leurs rangs ont été grossis progressivement par l'immigration post-coloniale des pays du Maghreb puis d'Afrique Noire dont les ressortissants connaissaient déjà souvent plusieurs langues et parfois même le français. L'origine des migrants est à présent plus lointaine (Asie du Sud-Est) et plus diversifiée linguistiquement (Turquie, pays de l'Est, etc.).
b) les réfugiés politiques demandeurs d'asile et les femmes au titre du regroupement familial. Ce sont actuellement les plus nombreux, avec les étudiants, à venir s'installer en France.
c) les personnes originaires d'un pays de la Communauté Européenne résidant en France à titre temporaire au départ (échanges d'étudiants, stages en hopitaux, contrats d'entreprise) qui, pour des raisons de travail ou de mariage, s'y installent de façon durable3. En contre point, ont été prises en compte quelques études portant sur les Français à l'étranger, notamment en Allemagne.
Pour l'étude de ces bilinguismes familiaux d'origine migratoire (différents du bilinguisme dialectal et du bilinguisme scolaire qui n'impliquent pas nécessairement de déplacement) nous disposons, en arrière plan historique, de deux expériences: a) celle de l'exode rural en France qui a vu l'absorbtion des dialectes et des variétés régionales par la grande ville (Calvet, 1994) parallèlement à l'expansion du français dans les campagnes; b) et celle de l'immigration américaine, du "melting pot" et de l'assimilation. Ces deux expériences se présentent comme des modèles de convergence linguistique et se révèlent inadéquats, nous le verrons, pour rendre compte des situations actuelles et de leur évolution probable.
2 Si à titre de comparaison, nous avions pris l’Espagne comme pays de référence, nous aurions étudier tout aussi bien: a) les mouvements d'émigration: les fils et petits-fils des Espagnols, venus en France nombreux très tôt (en 1931, on en comptait 352 000); b) les mouvements d'immigration: les femmes marocaines employées de maison à Madrid ou les Sénégalais qui travaillent dans les "huertas" aux alentours de Barcelone (cf. Gonzalez Perez, 1996); c) auxquels on doit ajouter les migrations internes, en étudiant par exemple comme l'ont fait E. Boix ou M. Pujol Berché les Andalous installés en Catalogne. Dans le cas des pays plurilingues comme l'Espagne (ou la Suisse), les migrations "internes" sont alors prises en compte.
3 Cf. aussi International Journal of Sociology of Language 134 (1998), consacré aux Américains en Europe.
En effet la caractérisation des migrations, notamment des migrations antérieures à 1974, que nous connaissons le mieux, c'est leur double ancrage4 Loin d'être une rupture avec le pays d'origine, comme cela a été le cas pour les Italiens ou les Grecs à une certaine époque aux Etats-Unis, ces mouvements migratoires se sont longtemps caractérisés par des allers et retours, par des va-et-vient entre deux espaces de vie, entre deux modes de vie et entre deux langues.
Ce mouvement pendulaire et l'une de ses conséquences linguistiques (le resourcement) ont été bien mis en évidence par De Villanova (1988) à propos des Portugais en France. Mais, si les Portugais font très régulièrement ces voyages pendant les vacances, ces visites au pays d'origine sont aussi largement partagées par d'autres ressortissants, Espagnols et Marocains par exemple, pour lesquels on compte environ deux séjours courts sur les trois dernières années. Notons aussi, dans ces mouvements de va-et-vient, la mobilité pré-migratoire: 47% des Algériens installés en France après 1975 sont venus au moins deux fois en France avant leur installation5.
Certes l'éloignement géographique, les avatars de la politique, les difficultés administratives et le coût des transports font de ces voyages une réalité moins tangible pour les Algériens actuellement, les Kurdes, les personnes originaires d'Afrique Noire et de la lointaine Asie.
Cependant, globalement, le phénomène est attesté par les migrants eux-mêmes dans la plupart des récits de migration. Dans les entretiens biographiques, au cours desquels les personnes nous font part de leurs projets, le mode de vie envisagé ne se présente ni comme un migration définitive, ni comme une migration temporaire avec un retour au pays pour la retraite (alternative dans laquelle ils étaient enfermés), mais comme une circulation des personnes et des biens matériels et culturels.
C'est dans ce cadre que s'incrit naturellement non la conservation de la langue d'origine (terme qui ne convient pas), mais la constitution d'un bilinguisme non seulement symbolique, mais aussi fonctionnel puisque les enfants doivent pouvoir parler à leurs familles lorsqu'eux mêmes vont "au pays" ou lorsqu'ils recoivent la visite de parents en France.
Voici deux exemples qui prennent le contre-pied des idées reçues sur l'immigration et qui illustrent bien ce mouvement de va-et-vient:
1er cas: Il s'agit d'un couple de Portugais qui a parlé portugais avec ses deux filles nées et scolarisées en France. Les parents ont construit leur maison au village au Portugal, comme beaucoup d'autres. C'est dans cette maison qu'ils vont en vacances tous les ans et qu'ils comptaient habiter, une fois arrivé l'âge de la retraite. Or qu'en est-il? L'une des filles est "retournée" au Portugal où elle travaille à présent, alors que ce sont les parents qui restent en France pour s'occuper de leur petit-fils, celui qui est né de la fille cadette, mariée à un Français. et épouse une Française. Sa mère étant malade, il la fait venir en France. C'est alors la vieille dame, qui ne parle pas le français, qui apprendra le yougoslave (serbo-croate) à sa belle-fille, par l'intermédiaire de laquelle elle le transmettra à ses petits enfants, sous une forme idiolectale familiale, qu'ils appellent entre eux le "yougo". Ils s'installent en Normandie. Plus tard la construction d'une maison en Yougoslavie symbolisera les retrouvailles du père avec son pays. Mais alors les filles ramènent leur mari de là-bas...
Ce que nous montrent ces deux exemples si différents, c'est que dans les deux cas, les choses ne se déroulent pas exactement comme prévu. Et pourtant le bilinguisme se maintient et se maintiendra sans doute sur trois générations car les deux langues sont bien liées aux jeux et aux mouvements entre les espaces de vie de la famille. L'usage des deux langues est alors une conséquence et une nécessité et c'est dans le cercle de la famille qu'il se perpétue. Le rapport au pays et à sa ou ses langues, n'est ni exclusivement tourné vers le passé (les origines, les racines), ni vers le futur (retour) mais résolument marqué dans le présent comme un mouvement, un rapport complexe entre deux espace (réels et imaginaires) de référence, constitutifs à la fois de l'identité et des répertoires linguistiques.
3. Du bilinguisme des familles en rapport avec des données sociologiques: de l'importance des mariages notamment.
3.1. Quelques chiffres: Une deuxième génération bilingue
Une pratique bilingue ne peut s'appuyer que sur une compétence bilingue. L'évaluation, si grossière soit-elle en l'absence de tests, de cette compétence est donc un préalable à toute étude sur la communication familiale.
Dans une première enquête menée, en 1987, à Paris et dans la région parisienne avec 532 questionnaires remplis par de jeunes élèves de 10 à 14 ans, et regroupant plus de 70 langues différentes, on voyait déjà apparaître que les trois-quarts des enfants d'origine étrangère pouvaient comprendre et/ou parler la langue de leurs parents.
Tableau
1/ Autoévaluation des enfants dans la langue maternelle de leurs parents (de Heredia-Deprez 1990):
|
Langues |
Bien ou Assez Bien Comprise |
Bien ou Assez Bien Parlée |
|
Langues ibériques |
95 |
85 |
|
Langues du Maghreb |
83 |
74 |
|
Langues créoles |
90 |
75 |
|
Langues Africaines |
75 |
54 |
|
Lamgues des couples "mixtes" |
58 |
49 |
Nous disposons maintenant grâce à l'enquête de M. Tribalat et de ses collaborateurs, avec 135.000 personnes interrogées dans toute la France, de résultats beaucoup plus complets.
Tableau 2: Proportion de jeunes d'origine étrangère qui peuvent comprendre ou parler la langue des parents immigrés (Tribalat et al, 1966):
|
Langues/pays |
Comprises |
Parlées |
Parlées par la3ème génération |
|
Algérie |
91 |
69 |
24 |
|
Espagne |
96 |
91 |
35 |
|
Portugal |
97 |
84 |
29 |
On peut apprécier la similitude des résultats entre les deux enquêtes et noter de plus, avec les auteurs, que l'arabe, l'espagnol et le portugais sont encore parlés par près d'un tiers des enfants de la troisième génération.
Nous sommes donc très loin d'un modèle du language shift à l'américaine lié à l'idéologie du melting pot
7 où la seconde génération était à l'étape du bilinguisme dit "passif", étape généralement considérée comme transitoire entre deux monolinguismes.
3.2. Trois situations extrêmes: langues fragilisées et langues résistantes nous renvoient aux pratiques matrimoniales
Trois situations extrêmes retiennent notre attention. Il s'agit d'une part des langues "fragilisées" dans la migration, à savoir les langues africaines et celles des couples "mixtes", et d'autre part de la langue la plus résistante, à savoir le turc. Dans tous les cas, nous touchons au lien entre les pratiques matrimoniales et les pratiques langagières.
Le turc: en effet, selon M. Tribalat un contrôle communautaire des unions très fort s'exerce sur les garçons comme sur les filles d'origine turque: les jeunes nés en France épousent par mariages traditionnels, souvent arrangés, des conjoints venant de Turquie qui pour la plupart d'entre eux ne connaissent pas le français avant de venir se marier en France. On comprend alors mieux pourquoi le turc et le kurde sont les deux langues les plus parlées dans les familles d'origine étrangère (56% d'entre eux ne parlent que la langue maternelle à leurs enfants contre 26% pour les Marocains et moins de 19% pour les autres nationalités).
Remarquons avec Varro (1984) que, de façon paradoxale, c'est le conjoint français qui joue un rôle déterminant dans cette transmission: s'il apprend la langue de l'autre, s'il la valorise et la parle lui-même à ses enfants ou devant eux, elle peut alors être apprise et acceptée par les enfants. Or comme il est évidemment plus courant pour un Français ou une Française, d'apprendre l'anglais ou l'espagnol que le bambara, nous rejoignons ici la question du statut des langues, de leur place dans l'institution scolaire et, par derrière, celle du statut économique et social des parents.
Notons au passage que parmi les langues des couples mixtes, c'est l'espagnol qui se maintient le mieux.
Dans le cas des langues africaines, qui sont les plus fragilisées par la migration en France, les mariages linguistiquement mixtes fréquents dans les villes et la circulation des enfants dans la famille élargie, notamment par des pratiques polygames, pourraient être mis en cause. Mais ce n'est pas le seul élément à prendre en compte. Les migrations urbaines internes vers les capitales africaines (Bamako, Dakar, Abidjan) qui précèdent souvent le départ en France, ont déjà suscité un premier brassage ethnique et linguistique et participé à l'émergence de langues véhiculaires, comme le wolof au Sénégal, tout en favorisant le contact avec le français local. Or les langues véhiculaires, hors de leur contexte d'apparition et d'usage, ne sont pas celles qui se transmettent le mieux dans l'émigration (cf. Leconte, 1998, à propos du lingala). C'est semble-t-il, la connaissance de la langue française pour les hommes, préalable à l'immigration et sa pratique aisée en famille qui fragiliserait alors la ou les langues ethniques. On tendrait à considérer ainsi que la francophonie initiale des parents accentue les pratiques monolingues en français dans les familles.
4. Modalité d'expression de ce bilinguisme: les interactions familiales.
4.1. Deux langues à la maison, mais des répertoires dissymétriques
Prenons le cas de l'arabe:
Table 3: Ce que parlent les enfants avec leurs parents et leurs frères et soeurs (Deprez 1994)
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Langue(s) parlée(s) |
Arabe seul |
Français et Arabe |
Français seul |
|
avec la mère |
61 |
31 |
8 |
|
avec le père |
47 |
43 |
11 |
|
avec la fratrie |
9 |
30 |
60 |
Ce tableau amène deux observations: a) l'inversion des langues en fonction des interlocuteurs: 61% des enfants parlent en arabe à leur mère, 8% en français; 60% des enfants parlent en français à leur frères et soeurs, 9% en arabe; b) l'importance de la colonne du milieu (celle du parler bilingue) et le faible écart relevé en fonction des interlocuteurs: 1/3 des échanges se font dans les deux langues.
A titre de comparaison voici les chiffres pour le portugais:
Table 4: Ce que parlent les enfants avec leurs parents et leurs frères et soeurs (Deprez 1994)
|
Langue(s) parlée(s) |
Portugais seul |
Français et Portugais |
Français seul |
|
avec la mère |
44 |
32 |
24 |
|
avec le père |
41 |
33 |
26 |
|
avec la fratrie |
17 |
21 |
62 |
Les jeunes portugais parlaient mieux le portugais que les jeunes maghrébins (cf. tableau 1 et 2, ci-dessus) mais le parlaient moins en famille, ce qui est à mettre en relation avec leurs voyages au pays et avec une meilleure connaissance du français des parents (surtout si l'on compare les mères portugaises et les mères algériennes).
L'importance de la colonne du milieu qui rend compte des pratiques conjointes ou associées du français et du portugais est aussi remarquable.
L'analyse des interactions familiales parents-parents, parents-enfants et frères-soeurs montre aussi que les familles exclusivement monolingues (où on ne parlait qu'une seule langue) sont rares: 22%, soit: 14% pour le français seul et 8% pour l'autre langue seule. Les chiffres montrent au contraire que les deux langues sont parlées, qu'elles co-habitent, au sens propre, à la maison dans plus de trois familles sur quatre, le plus souvent sous forme de "mélanges" (formes mêlées distinctes des formes alternées).
D'autres enquêtes plus récentes semblent bien corroborer ces chiffres. Ainsi Leconte (1998)8 dans une enquête auprès de 346 élèves originaire d'Afrique Noire signale que "les deux langues, le français et la langue africaine sont co-présentes dans 80 % des interactions parents-enfants, le français ou la langue africaine seuls dans 10 % des cas seulement".
Ces résultats amènent un changement de point de vue sur les pratiques familiales. Dans cette nouvelle optique, la famille pas envisagée uniquement comme le lieu de conservation et de transmission de la langue d'origine sur un modèle linéaire vertical (parents —> enfants). C'est plutôt un lieu où circulent deux langues en synchronie dans un espace d'interlocution partagé.
La question n'est plus seulement de savoir qui parle quelle langue à qui, mais comment chacun, avec son histoire, ses aspirations et ses moyens linguistiques, réalise ce bilinguisme. On se place alors dans le cadre plus souple de la gestion individuelle et familiale du répertoire bilingue.
A l'évidence, en France, les compétences bilingues des parents et des enfants sont encore dissymétriques: les parents (1ère génération) sont dominants dans leur langue maternelle et les enfants dès l'entrée à l'école sont dominants en français, ce qui crée une tension entre les répertoires des uns et des autres, répertoires qui ne coïncident qu'en partie. Cette tension va dynamiser deux pratiques dans les familles bilingues: la double médiation et les passages d'une langue à l'autre.
4.2. Circulation et échanges: la double médiation
L'assymétrie des répertoires et des compétences linguistiques (mais aussi culturelles) pose le cadre de ce que Lüdi et Py ont appelé la double médiation (1995). En principe, nous l'avons vu, les parents parlent plutôt leur langue maternelle aux enfants pour des raisons de compétences, mais aussi pour des raisons pratiques (vacances) ou symbolique (identité, culture, valeurs). Les enfants scolarisés et socialisés dans les quartiers (soulignons que même dans les quartiers dits "pluri-ethniques", le véhiculaire entre pairs est et reste le français, quelle que soient ses variations et ses particularismes) font entrer le français dans la maison, sous deux formes: une forme scolaire, académique, écrite: livres, manuels, exercices scolaires; et sous une forme populaire orale avec leurs copains, voisins, etc9.
Les enregistrements de conversations familiales bilingues montrent aussi l'importance des séquences métalinguistiques (d'apprentissage) dédiées à définir, à clarifier et à rectifier les termes usuels de chacun et leurs usages en situation.
Les entretiens rapportent de nombreux exemples d'échanges de langues entre générations: les femmes apprenant à écrire et à lire en français ou s'initiant à l'anglais par
l'intermédiaire des devoirs que les enfants doivent faire à la maison. Plus proches d'eux, elles apprennent ou perfectionnent leur français à leur contact (Deprez, 1996)10.
Un passage d'Enfance de Nathalie Sarraute illustre très bien cet échange de langues entre père et fille:
"Il parle souvent français avec moi... Je trouve qu'il le parle parfaitement, il n'y a que ses "r" qu'il prononce en roulant, je veux lui apprendre...
"Ecoute bien...
Paris...
maintenant dis-le comme moi...
Paris...
mais non ce n'est pas comme ça!"
Il m'imite drôlement en exagérant exprès, comme s'il éraflait la gorge...
Parrrris...
Il me rend la pareille en me faisant prononcer comme il faut le "r" russe, je
dois appuyer contre mon palais puis déplier le bout retroussé de ma langue...
Mais j'ai beau essayer...
"Ah tu vois c'est toi maintenant qui ne peut pas y arriver"...
Et nous rions, nous aimons nous amuser ainsi l'un de l'autre".
4.3. Le brouillage des frontières et la double contrainte
On remarque fréquemment des comportements de ce type lorsqu'on observe des familles en dehors de chez elles justement, dans les lieux publics assez ouverts: à la sortie des écoles ou dans les super-marchés par exemple. Sur ces lieux s'exerce une double contrainte: celle de l'habitus familial et celle du milieu, diversement interprétées par les partenaires. Double contrainte aussi mais cette fois en sens inverse lorsque la famille part en vacances dans le village des parents. Le détachement progressif de l'ancrage territorial permet des comportements transgressifs (parler le français au Portugal) que les locuteurs jugent eux-mêmes plus "naturels" mais qui ne sont pas toujours bien compris par la parenté ou le voisinage.
Ces situations où s'exercent deux contraintes divergentes, l'une locale (j'ai l'habitude de parler français avec ma soeur), l'autre globale (le portugais est la langue parlée au Portugal). Elles s'apparentent à celles que connaissent, sur un autre plan, des régions comme la Catalogne. Les tensions qui en résultent se manifestent pleinement dans les choix et dans les jeux entre les langues.
4.4. La double norme
Grosjean et Py (1991) ont montré que l'espagnol des migrants au contact prolongé du français à Neuchâtel, en Suisse, se modifiait non seulement dans le vocabulaire qui enregistre l'apparition d'un certain nombre d'hybrides (ex. "la posta" pour "el correo") mais aussi dans la morphologie verbale (certaines constructions intransitives en espagnol sont
10 Exemple: dans la famille de Ma.: la mère fait ses exercices d'alphabétisation avec sa fille aînée qui est en 3ème (observation participante).
11 Fernandez K., Mémoire de maîtrise FLE, Paris V, 1996, entretien avec Anna, 24 ans, née en France.
acceptées sans préposition: "quiero mi madre"). Ils mettent ainsi en évidence une norme de contact qui évoluerait différemment de la langue du pays et qui stygmatiserait les migrants et leurs enfants dans le pays d'origine: les jeunes nés en France usent dans certains domaine d'archaïsmes ou de ruralismes, aujourd'hui pratiquement disparus au Portugal et qui datent de l'époque de l'émigration de leurs propres parents. Correia (à paraître) montre aussi que les jeunes sensibles à la stygmatisation du "ch" portugais par les Français ainsi qu'au modèle dialectal de leurs grands parents optent pour une prononciation qui les démarquent très sensiblement du parler lisboète de prestige courant dans leur classe d'âge.
L'apparition de formes nouvelles et de normes d'usage décalées témoigne, moins d'un contact de langues en termes d'interférences que d'une histoire migratoire. Le parcours individuel et familial des personnes devient ainsi lisible, il s'inscrit dans la langue.
Les tensions afférentes à la dissymétrie des répertoires entre les membres d'une même famille provoquent des dynamiques intéressantes, à plus d'un titre, dès lors qu'elles ne se résolvent pas dans l'étouffement pur et simple de l'une des langues. On pourrait s'attendre à ce que le principe "chacun parle sa langue" ait une certaine application dans les familles bilingues. Ce qui n'est pas le cas, sans doute parce que les représentations sous-jacentes à cette proposition (à savoir d'une part une langue constituée, identifiée, qui pourrait être sienne et différente de celle de l'autre, d'autre part une compétence de compréhension distincte d'une compétense de production et supérieure à celle-ci) sont en totale contradiction avec le bilinguisme vivant, en permanente construction et restructuration dans les familles. Les répertoires ne se laissent pas toujours découper en "langues" différentes: à travers la labilité des formes et des usages, l'apparition massive d'énoncés ou de monèmes à caractère hybride défie les analyses structurales et leur appareillage (emprunts, interférence) fondées sur la force du système.
Les analyses de conversations familiales font apparaître des préférences (cf. Silvestri, infra) qui ne sont pas toujours déterminées par la compétence du locuteur et dans lesquelles entrent en jeu des éléments symboliques très forts –dans la conservation de l'accent, par exemple. Ce que l'on va observer plutôt ce sont dans les passages d'une langue à l'autre, ce sont des mouvements, qui ne sont pas pré-définis, en fonction des situations d'interlocution et des habitus, des intentions et des enjeux conversationnels. Dès lors, au delà de tendances nettement caractérisées dans l'usage de telle ou telle langue par telle ou telle personne dans telle ou telle situation, une démarche d'attribution, notamment d'attribution causale qui cherche à repérer des facteurs explicatifs plus ou moins stables en vue de pouvoir prédire certains comportements individuels et/ou collectifs, s'avère inefficace.
Les analyses conversationnelles menées sur des transcriptions d'enregistrements de conversations spontanées montrent que les grands principes organisateurs de la répartition des langues dans une communauté, à savoir la personne, le lieu, le thème (cf. Ferguson, Fishman et, dans une certaine mesure, Gumperz), ne fonctionnent dans la conversation quotidienne de certaines familles que de façon très approximative. Elles nous obligent à reconstruire un modèle d'abord descriptif qui rende compte au plus près des échanges naturels. Dans ce sens des études minutieuses comme celles qu'a publiées Rodríguez Yáñez (1997) sur les situations commerçantes ou sur les disputes entre cousins en Galice montrent bien que la langue utilisée n'est pas toujours celle que l'on attend.
Dans ces cas là, une des approches proposées est de prendre en compte l'identité conversationnelle ou l'identité narrative du sujet telle qu'elle se déploie et se construit dans le dialogue avec autrui. L'analyse des échanges entre la boulangère "ruralita" et ses clientes "urbanitas" par le fait que le marché est un lieu de "rencontres d'un troisième type" montre que la boulangère "loin d'accepter d'être immobilisée dans son monde", pouvait notamment refuser le galicien et construire en faisant usage du castillan une identité personnelle professionnelle plus librement que dans un espace où la langue est attribuée d'office.
C'est cette labilité, poussée à l'extrème, par le jeu des connivences, que l'on va retrouver dans les conversations familiales.
5.1. La langue de base: contribution à la réflexion proposée par P. Auer
Dans les familles les alternances et les mélanges sont étudiés à partir de ce qu'il est convenu d'appeler, faute d'un meilleur terme, la langue de base de la dyade: celle qui entre dans le contrat de communication entre deux personnes proches. Cette langue se rapproche sensiblement de la langue non-marquée telle que l'a introduite Carol Myers-Scotton, dans ses premières publications, mais elle fonctionne sur la dyade, comme unité d'échange et propose de considérer la langue ou les langues attendues dans la communication entre ces deux personnes comme un habitus (au sens de Bourdieu).
Ainsi dans le cas d'Anne-Marie (née en France de parents portugais): son père lui parle habituellement en portugais, et sa mère en français et en portugais. Pour la mère parlant avec sa fille, la langue de base c'est l'usage des deux langues.
Par rapport à cette base, on observe un certain nombre d'écarts (rapportés en entretiens ou enregistrés à la maison) lorsque l'interlocuteur cesse d'utiliser la langue attendue de lui par son partenaire dans l'échange, en contexte, notamment en présence d'autres personnes. Ainsi lorsque le père d'Anne-Marie, contrairement à son habitude, lui parle en français, à la maison.
Chacun de ces écarts est alors analysé par inférence en contexte et dans la dynamique des intéractions (étude des dialogues) ou en faisant appel au locuteur lui-même pour qu'il puisse nous en donner le sens (appel à la réflexivité et au métadiscours). Le changement est alors interprété comme une rupture du contrat de base, une rupture de l'attente, ce qui en théorie de l'information, génère un surplus de sens, une sorte de valeur ajoutée (cf. Bourdieu, Scotton, Grice). Cette approche, est à la fois descriptive et interprétative. Les intentions des locuteurs et les conventions locales (particulières à chaque famille) dans lesquelles elles peuvent s'inscrire (en deçà des énoncés réels) sont confrontés aux effets de sens observables par leurs traces dans le dialogue (rires, reprises, etc.). Mais en même temps le recours à des notions comme l'habitus ou l'implicature replace les échanges bilingues dans un cadre cognitif et social plus large que celui de l'interlocution. Autre conséquence intéressante: ce faisant, on abolit la distinction entre échanges bilingues et échanges monolingues.
Trois études récentes viennent illustrer cette démarche:
a) Silvestri (1997): Lorsque dans la conversation de la famille italo-canadienne, qu'elle analyse, le fils (généralement anglophone) change de langue et prend celle du père et son accent (dialecte des Abbruzzes), c'est pour l'imiter et se moquer de lui: on est alors dans le cadre d'une double énonciation, l'effet obtenu est le même que dans l'ironie (qui parle?).
La distance énonciative se donne à lire aisément dans la rupture avec la langue attendue, l'implicature, le surplus de sens, c'est l'humour et les rires qu'il provoque.
b) Dans l'exemple suivant (fragment de souvenir de jeunesse: au cours d'un repas dominical, Esméraldina raconte à sa nièce et à son beau-frère comment elle a connu son mari) les passages du portugais au français marquent très clairement les deux temporalités qui organisent le récit: celle des évènements passés, rapportés et celle du moment présent, celui de l'énonciation, du récit effectif. Le passage d'une langue à l'autre souligne le travail en cours de l'expression de la réflexivité dans les récits autobiographiques:
Les propos maternels (qui bénéficient de guillemets à l'écrit) sont rapportés par une vocalisation différente et une emphatisation des expressions traditionnelles propres aux personnes de la génération antérieure. Le changement de langue n'est donc pas la seule marque offerte à l'interprétation de l'auditoire (bilingue). Il participe aussi des procédés d'évaluation des récits tels que les as décrit Labov: usage du "tu", commentaires et chute.
c) C'est aussi ce que note Bensalah (1998, a et b) dans les confidences entre soeurs ou copines bilingues français-arabe. A propos du discours rapporté à l'oral, elle constate qu'il est rarement rendu dans la langue dans laquelle il a été prononcé en réalité, écartant ainsi la fonction d'authenticité dont on a coutume de le créditer. Elle insiste notamment sur les propos fictifs soumis à une hypothèse:
Les dénivellations vocales jouent tout autant que les changement de langues un rôle contrastif entre discours effectivement tenu et discours projeté. Le passage d'une langue à l'autre constitue une des ressources parmi d'autres que possède l'individu bilingue pour marquer ses différentes positions énonciatives. La langue arabe n'a pas de domaine d'emploi ou de fonction en soi, c'est le passage de l'arabe au français ou du français à l'arabe comme contraste qui fait sens à la manière d'un trait pertinent en phonologie, c'est-à-dire qui n'a pas de valeur en soi mais qui participe à la production d'un sens qui, lui, ne peut être attribué que contextuellement.
5.2. Lorsque les corrélations traditionnelles restent muettes...
Lorsque les correspondances entre variante du code et signification sociale, entre choix de code et variables situationnelles ou entre langue marquée et fonctions ne sont plus opérantes, ni repérables, on a affaire à la "variation inhérente" ou à "l'hétérogénéité constitutive" de la langue. Le jeu des langues permet tout au plus de souligner les changements de points de vue, notamment les glissements entre les différents pans énonciatifs ou entre les différents genres discursifs. L'alternance des langues, souvent accompagnée d'un changement de voix (timbre), de rythme (accélération du débit, martellement, soupirs) ou d'intensité, renforce les contrastes et les accentuations qui permettent de rendre intelligibles et reconnaissables les valeurs situées des actes langagiers (Mondada, à paraître).
Ceci est particulièrement sensible dans les situations familières et intimes, lorsque, à la différence des actes sociaux publics, le choix de la langue n'est pas précodé et les droits et obligations prédéfinis, c'est-à-dire dans toutes ces situations dites "privées" où l'individu jouit d'une plus grande liberté de s'exprimer, de s'exposer à la contradiction, de s'amuser aussi des autres et de lui même et de (se) surprendre. Ainsi va le jeu:
L'alternance, comme passage se présente alors comme une rhétorique conversationnelle, qui pose le sujet dans son indéniable compétence bilingue et replace ainsi la question de l'identité énonciative et narrative (l'image du narrateur que produit le récit) au coeur de l'échange.
6.1. Une approche polyphonique
Les entretiens autobiographiques (monographies langagières), où la personne bilingue relate son apprentissage et sa pratiques des langues tout en resituant les fonctions et valeurs qu'elle leur attribue tout au long de sa vie, nous permettent d'entrevoir, à chaque étape, la complexité des images et des enjeux personnels et sociaux dans lesquels sont impliqués et marqués les usages linguistiques et langagiers au quotidien.
Dans la famille de Raymonde, présentée en introduction, la langue usuelle est le français, c'est celle qu'utilisent son père et sa mère (française) pour s'adresser à elle dans la communication ordinaire. Aussi, lorsque ses parents (l'un ou l'autre) lui parlent en "yougo", sait-elle bien ce que cela signifie: elle va se faire réprimander ou son père va lui faire une "déclaration d'amour".
Par contre si Raymonde se met à parler en "yougo" avec sa soeur dont elle est très proche, c'est un état d'âme, c'est qu'elles ont le "blues" (sorte de nostalgie du pays, comme la "saudade" des Portugais) et qu'elles veulent évoquer la Yougoslavie. La recherche du mot juste, celui qu'on ne peut pas dire autrement, parce qu'il porte une aura, une atmosphère intraduisible, liée aux sensations et aux souvenirs personnels en fait aussi partie.
Les mouvements entre les langues dans le parler familial bilingue sont complexes et subtiles et les valeurs et fonctions des langues varient considérablement selon les individus au sein d'une même famille. La fluctuation des langues observée dans les conversations courantes relèvent moins de la prise en compte de l'incompétence relative des uns et des autres dans chacune des deux langues que de l'appropriation d'un double registre et de la mise en jeu d'une véritable polyphonie (sur le modèle bakhtinien): à la pluralité des voix entendues et de leurs intonations correspond celle des locuteurs et de leurs intentions, c'est à dire à la fois le jeu des alliances conversationnelles et celui des accentuations et des modalisations expressives. A ce titre, le changement de langue (comme changement de forme) est considéré comme un signe à interpréter en situation (ex. de "Raymonda").
6.2. "Langues et identités: en quels termes les dire"13
Comment les locuteurs désignent-ils et définissent-ils leurs parlers familiaux, là où le nom n'existe pas dans la langue des dictionnaires, là où les linguistes eux-mêmes ont besoin d'innovations terminologiques pour cerner et stabiliser cet objet?
Raymonde: Oui, je crois que c'est ça. Je mixe les deux langues.
Ici, Raymonde emploie un terme "yougo" pour nommer son propre idiome et le "fran-yougo" pour désigner une forme du parler familial, qu'elle définit par l'usage: "je vais balancer un ou deux mots yougo", "je mixe les deux langues", le mot "yougoslave" désigne plutôt ailleurs la langue parlée en Yougoslavie, qu'elle dit ne pas posséder tout à fait. On remarquera que Raymonde utilise au cours de l'entretien (l'intervieweuse est française, du même âge qu'elle) les termes de "français", "yougo", "fran-yougo" et "yougoslave" mais qu'elle n'emploie jamais les termes de "serbe" ou de "croate", par exemple, qu'en 1997 on attendrait. Absence, silence qu’il faut aussi interpréter.
Longtemps rattaché à l'idée d'une confusion entre les idiomes ou d'une dégradation de la langue originelle, le parler bilingue fait l'objet d'une représentation négative de la part des autochtones monolingues des deux pays, représentation souvent intériorisée par les bilingues eux-mêmes. Cependant dans les questionnaires anonymes (où l'on se sent plus libre) ou dans les entretiens les plus récents avec les jeunes, on voit apparaître des (petits) signes de changement dans:
a) le mode d'appellation de ce parler: les termes qui reviennent sont "mélange", parler "mixte", "gemich" (pour le français et l'allemand), "on parle les deux", "je mixe les deux". On rencontre aussi des néologismes: un "mix d'arabe et de français", le "fran-yougo", etc. Les locuteurs insistent eux-aussi aussi sur les dominances, les préférences ("on parle plutôt", "surtout x", "plus x que y") ou les fluctuations ("des fois", "tantôt", "parfois", "ça dépend").
b) la revendication de la normalité de ce parler et de son caractère "naturel", à côté des usages monolingues des langues qui le constituent, qui semble aller de pair avec une plus grande visibilité (audibilité) de ce parler familial bilingue en public.
7. Conclusions
Le lien postulé par la sociolinguistique entre formes et fonctions des langues se retrouve ici dans les familles d'origine étrangère. Dans les migrations urbaines, caractérisées comme nous l'avons vu au départ par le mouvement pendulaire de la circulation des personnes et des langues, là où les enjeux territoriaux et identitaires ne sont pas les mêmes que dans les situations diglossiques, le parler "mixte", sous ses différentes formes, s'impose comme mode de communication à part entière dans les familles bilingues. Il est soutenu ici qu’une approche polyphonique, inspirée des thèses de Bakhtine sur le dialogisme, puisse nous aider à en comprendre les ressorts.
En tous cas, pour les jeunes confrontés à un environnement cosmopolite et à une école linguistiquement monolithique, le parler familial bilingue reflète et construit à la fois une réalité et une identité plurielle et complexe. Cette pratique instable et frondeuse les inscrit de façon originale dans le parcours historique et social qui est le leur et celui de leur famille. Plus que la "langue d’origine" maintenue à tout prix pour une génération née en France, à côté du français incontournable, ce sont ces fragments, ces mélanges savamment dosés selon les contextes qui ont droit de cité.
Références bibliographiques