La langue de l’Autre dans les récits de voyage en Extrème-Orient.
Christine Deprez
Paris V.
Le voyageur en des contrées lointaines, se trouve un jour confronté à l’opacité du langage de l’Autre, du natif, de l’indigène ou de l’autochtone, comme il aime à le nommer.
L’imaginaire linguistique de l’écrivain voyageur, envers la langue de l’Autre, étrangère et étrange, sera (re)construit à partir du texte compris comme un lieu, un espace de représentation où se déchiffre le rapport que le voyageur autobiographe entretient avec la langue (voir les langues : mongol, chinois, japonais, etc.) en usage dans les pays qu’il visite ou dans lesquels il séjourne.
Cette question de la rencontre du voyageur avec la langue de l’Autre, sera ici abordée par l’un de ses extrêmes géographiques, cette région du monde que les Occidentaux (les Européens) appellent l’Extrême-Orient. Les auteurs vont classés en trois catégories : les instrumentalistes, les érudits et les sensualistes. Les « fonctionnalistes » sont des commerçants ou des diplomates, les érudits des missionnaires. Pour eux, la connaissance de la langue de l’Autre est le moyen de leur survie et l’instrument de leur réussite marchande, politique ou évangélisatrice. Les sensualistes, au contraire, refusent de « prendre langue ». Ils refusent même les interprètes et préfèrent se laisser bercer par les sonorités des paroles et fasciner par le spectacle intense du corps communicant …
1. Des marchands plurilingues …
Le livre des
Merveilles de Marco Polo constitue le texte fondateur de notre recueil1.
Cette relation de voyage, qui a été dictée en prison par Marco Polo à
Rusticien de Pise, parut en 1295, d’abord en français italianisé, avant de se
diffuser en Europe sous de multiples versions et traductions1.
Fils de marchand vénitien, Marco Polo ne sait ni lire, ni écrire, à l’âge de 16 ans, lorsqu’il accompagne ses oncles pour leur second voyage vers la Mongolie. Accueilli à la cour de Kubilaï Khan (empereur mongol qui étendait son pouvoir à l’époque sur la Chine), il apprend rapidement, semble-t-il, le mongol et quatre systèmes d’écriture : le latin, l’arabe, le syrien, ainsi que les carrés mongols que Kubilaï Khan imposait alors aux mandarins chinois. Marco Polo figure donc dans notre panthéon des voyageurs polyglottes comme celui qui apprit, apparemment sans difficulté, la langue de l’Autre. Il voyagera souvent en Chine, pour le compte de l’Emperuer, mais notons qu’en possession de la langue dominante, le mongol, il n’apprendra jamais le chinois.
Le texte de Marco Polo n’est cependant pas le seul, à cette époque, à relater un voyage dans ces terres éloignées. Il faut rendre justice à Jean du Plan Carpin, religieux franciscain, qui est le premier voyageur occidental à avoir visité l’Extrême-Orient et à nous avoir laissé un récit de sa visite. En 1245, à l’âge de 63 ans, il est envoyé par le pape Innocent IV auprès des Tartares (Mongols) pour les inviter à embrasser la religion catholique. Lettré, parlant latin et français, le religieux n’est pas linguistiquement préparé à affronter une discussion théologique avec l’empereur tartare. La communication, entre eux, n’a pu s’établir que par l’intermédiaire des Russes et des Géorgiens (les Tartares avaient pris position sur les rives de la Volga depuis longtemps) qui se trouvaient en grand nombre à la cour. Voici ce que Jean du Plan Carpin nous en dit : « Nous connûmes aussi beaucoup de secrets de la cour impériale, par ceux qui étaient venus avec les autres chefs, par plusieurs Russes et Hongrois qui connaissaient le latin et le français, et par des clercs russes ou autres qui les accompagnaient, certains depuis trente ans et qui connaissaient toutes leurs coutumes parce qu’ils savaient leur langue ».
Cette solution s’avérera par la suite bien laborieuse pour traiter d’affaires sérieuses : « Le jour de la Saint Martin nous fûmes de nouveau appelés, et vinrent avec nous Kadac, Chingay, Bala et plusieurs autres scribes, qui nous interprétèrent mot pour mot leur lettre ; et comme nous écrivions en latin, ils se faisaient interpréter chaque phrase voulant savoir si nous ne nous trompions pas sur quelque mot. Et quand les deux versions furent écrites, ils nous les firent lire une ou deux fois pour voir si nous n’avions rien oublié. Et ils nous dirent : « Veillez à ce que vous ayez tout bien compris, parce qu’il ne faudrait pas que vous n’eussiez pas tout compris puisque vous allez partir pour des régions si éloignées ». Et comme nous leur répondions : « Nous avons tout bien compris », ils écrivirent encore les lettres en sarrasin au cas où il se trouverait dans notre pays quelqu’un qui pût les lire, si le Seigneur Pape y consentait ».
Les précautions prises : traductions, répétitions, traduction de traduction, vérification de la compréhension, etc., témoignent de la crainte des malentendus.
Cette crainte est aussi partagée par Guillaume de Rubroeck, franciscain hollandais, qui écrit, lors de son voyage (1253-1255), dans des lettres adressées à Saint Louis : « Par dessus tout, ce qui me tourmentait, c’est que je ne pouvais, quand je le voulais, leur transmettre un seul mot de prédication : mon interprète disait « Vous ne me ferez pas prêcher parce que je ne sais comment dire de tels mots ». Et c’était vrai ! je me suis rendu compte par la suite, quand je commençait à comprendre un peu leur langage, que lorsque je disais quelque chose, il disait tout à fait autre chose, selon ce qui lui passait par la tête. Voyant alors le danger qu’il y avait à parler à travers lui, je préférai me taire ».
2 . Les évangélisateurs érudits :
Lorsqu’il débarque à Macao, en 1582, le jésuite italien Matteo Ricci, apprend immédiatement le chinois. Dès l’année suivante, il est autorisé à s’installer dans la province du Guangdong. Il s’établit ensuite à Pékin. A la fin de sa vie, il rédige un Journal en italien, qu’un autre jésuite, belge, publiera peu après en latin.
Ce Jésuite italien fut le premier à comprendre que pour vaincre la méfiance des Chinois envers les évangélisateurs européens, il fallait se faire accepter d’eux en se présentant comme des semblables et en acceptant de partager avec eux une culture commune. En apprenant le chinois, en adoptant le costume des mandarins, en étudiant les classiques comme les Lettrés, il réussit à se faire accepter – en acceptant de se faire chinois. Son exemple fut suivi. Mais, ce faisant les Jésuites, se sont « enchinoisés », beaucoup ayant passé plus de temps en Chine que dans leur pays.
C’est ce dont rend compte Jacques Proust 1 lorsqu’il traite de la question de la connaissance intime de la langue de l’Autre et de ses effets pervers.
Pour lui le voyage commence à Coimbra. Les jésuites s’y préparaient longtemps à l’avance, apprenaient la langue, étudiaient les coutumes de ceux qu’ils allaient convertir. Pour exposer la doctrine chrétienne ils ne pouvaient pas s’appuyer sur les autorités traditionnelles, ni sur la Révélation. Ils ont alors recours à l’universalisme de la raison, et tenté de fonder sur elle leur catéchisme : Aristote avait sa place avant la Rédemption et le mystère de la Sainte Trinité. Restait l’épineux problème de la traduction. Ils commencèrent par chercher des équivalences terme à terme avec les concepts présents dans la culture chinoise ou japonaise. Ils découvrirent alors que le risque était grand de dissoudre le christianisme dans le shintoisme.. Imprégnés, pour « les besoins de la cause » de cette philosophie, certains, comme Ferreira l’apostat, se convertirent. Dans un second temps, les Jésuites tentèrent d’imposer l’usage de notions non traduites, à peine adaptées aux sonorités de la langue. Mais ces mots voguèrent en liberté au fil des adaptations autochtones. Les missionnaires consultèrent les savants docteurs de leur Eglise sur le degré de compréhension, d’adaptation, de dissimulation licites en face d’une société et de valeurs si éloignée de la culture chrétienne. Un grand esprit d’ouverture leur fut préconisé dans le cadre rigide d’une scolastique bornée. Mission impossible, sans l’aide des armes et de la domination politique. Les missionnaires sont expulsés du Japon en 1604.
3. Les sensualistes :
Les grands voyageurs du début du siècle dernier proposent une représentation de la langue de l’Autre et du rapport qu’ils entretiennent avec elle, tout à fait opposée à celles que nous venons de voir. Nous avons choisi de les aborder à travers le texte d’Henri Michaux, Un barbare en Asie, 1930-1931.
Fuir son passé, sa culture, Se dégager de l’Occident. Voyager, c’est voyager contre pour s’ouvrir à autre chose. Michaux voyage pour expulser de lui, sa patrie, ses attaches de toutes sortes. Son voyage est un voyage d’expatriation qui lui impose une démarche d’ex-centration de sa langue, notamment de sa langue maternelle. Cette expulsion de la langue est trop radicale pour se concevoir par un remplacement, une substitution d’une langue par une autre que permet l’apprentissage d’une langue seconde ou la traduction. Il faut pour sortir de cette gangue, soit le mutisme absolu, soit la recherche patiente de Nathalie Sarraute qui explore l’indicible dans la langue elle-même, soit la rencontre d’une langue qui reste langue dans sa matérialité signifiante, sonore ou graphique, mais qui ne signifie plus.
A propos de l’hindi : « J’étais en pleine « province » : tel était l’effet produit sur moi par l’hindi, cette langue aux mots béats prononcés avec une bonasserie paysanne et lente, énormément de voyelles bien épaisse, des â, des ô, avec une sorte de vibration bien ronflée et lourde ou contemplativement traînarde et dégoûtée, des î et surtout des ê, d’un niais ! un vrai bê de vache. Le tout enveloppé, écoeurant, confortable, eunuchoïde, satisfait, dépourvu du sens du ridicule ».
Le texte apparaît alors comme paradoxal : dans son désir de partager les sensations que procurent les sons de la langue étrangère, il fait appel au mimétisme presque subliminal des adjectifs (« béat ») et des onomatopées (« bê»). Coupée du sens linguistique, la langue n’est pas libérée pour autant. Bien au contraire, perdant sa dignité symbolique, elle ne provoque que des « effets » que renvoie par associations le terme « province », terme lui-même structurés par un imaginaire de la langue (normes fictives : « lente », « traînarde ») où viennent s’agréger les jugements de l’auteur… Jugements nécessaires, même s’ils sont choquants parfois, pour se préserver de l’assimilation dans un humanisme universaliste. Maintenir la distance, l’écart, la non-compréhension, c’est justement ce que cherche, avant Michaux, l’exote de Segalen.
A propos du chinois : « Mais il y a un charme, non pas plus grand, mais plus constant peut-être, c’est la langue chinoise parlée (…) La langue chinoise n’a pas été faite comme les autres, forcée par une syntaxe bousculante et ordonnatrice. Des mots d’une seule syllabe, et cette syllabe résonne avec incertitude. La phrase chinoise ressemble à de faibles exclamations. Un mot ne contient guère plus de trois lettres. Souvent une consonne noyante (le n ou le g), l’enveloppe d’un son de gong. Enfin pour être encore plus près de la nature, cette langue est chantée. Il y a quatre tons en langue mandarine, huit dans les dialectes du Sud de la Chine. Rien de la monotonie des autres langues. Avec le chinois, on monte, on descend, on remonte, on est à mi-chemin, on s’élance. Elle reste, elle joue encore en pleine nature ».
On voit ici aussi que le rythme de la phase mimétise les tons du chinois, prêts à s’envoler. La langue en mouvement devient corps. La démarche de Roland Barthes, qui comme Michaux, s’intéresse au théâtre et à la mise en scène du corps communiquant est sensiblement la même
Dans le texte écrit, c’est la présence du graphe étranger, l’idéogramme dessiné qui permet plus aisément le partage de l’expérience avec le lecteur. On connaît l’usage que Ségalen en fait dans Stèles. Pas d’emprunt, pas de traduction, pas de glose, pas de commentaire explicatif, juste le signe qui ne renvoie en principe qu’à lui-même ou alors tout au plus à quelque chose qui serait de l’ordre de la « sinité »
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1 Les textes cités sont tirés de l’anthologie de Ninette Boothroyd et Muriel Détrie : Le voyage en chine,1992, Paris, Laffont, coll. Bouquins.
1 Jacques Le Goff : « Le plurilinguisme au Moyen Age », in Stéphane Robert (éd). Langage et sciences humaines, Bern et New York, P. Lang.
1 Jacques Proust : L’Europe au prisme du Japon du XVIème au XVIIIème siècle, 1997, Paris, Albin Michel.